Les dérives de l’euthanasie

Les dérives de l’euthanasie

Jusqu’à ce jour, la fin de vie en France est régie par la loi du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie  plus connue sous le nom de loi Léonetti.

 

On peut résumer cette loi par 3 principes :

  • Interdiction de l’obstination déraisonnable appelée encore acharnement thérapeutique qui consiste en des soins inutiles, futiles, disproportionnés procurant au malade plus de souffrances que de bénéfices.
  • Renforcement du droit du patient à refuser tout traitement. Cependant les soins palliatifs, c’est-à-dire des soins de confort, lui sont proposés dans tous les cas. S’il est dans l’incapacité d’exprimer sa volonté, le médecin doit rechercher ses directives anticipées qu’il aura écrites sur papier pour exprimer ses souhaits en fin de vie. A défaut, il consultera la personne de confiance qu’il aura désignée puis la famille et les proches.
  • Soulagement de la douleur par des médicaments efficaces dont les doses peuvent être augmentées jusqu’au but recherché de l’apaisement y compris si celui-ci fait courir le risque de hâter le décès. C’est ce qu’on appelle le double effet mais l’intention est de soulager et non de tuer. Dans tous les cas, le patient doit être prévenu des risques et les décisions écrites sur le dossier médical après discussion avec l’équipe soignante et information de la personne de confiance ou de la famille.

 

Schématiquement, cette loi dit « NON à l’euthanasie » et « NON à l’acharnement thérapeutique » mais « OUI au laisser mourir sans faire mourir tout en assurant des soins de confort ». C’est ce qu’on appelle la 3ème voie à la française.

 

Cette loi Léonetti a été consensuelle et votée en 2004 à l’unanimité moins deux abstentions à l’assemblée nationale. Elle a inspiré de nombreux pays comme l’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne, le Chili …

 

Mais pour certains la loi ne va pas assez loin et veulent au nom de « leur ultime liberté » mourir quand ils veulent et comme ils veulent. Ne pouvant ou ne voulant pas s’infliger ce geste létal à eux-mêmes, ils exigent que la société le fasse à leur place.

 

Or, la vocation du médecin est de soigner et non du tuer. Le malade ne doit avoir aucun doute lorsqu’il voit approcher un soignant avec une seringue que celle-ci est destinée à le soulager et non lui ôter la vie. Quelle que soit leur croyance, la majorité des médecins auraient le sentiment de transgresser un interdit s’ils accomplissaient l’acte d’euthanasie.

 

Mais si les promoteurs de l’euthanasie ne peuvent plus comprendre cet appel à la Raison qui vient du cœur de la plupart des soignants, le législateur doit savoir que la légalisation de celle-ci est inutile est dangereuse.

 

Elle est inutile parce la loi Léonetti va suffisamment loin mais aussi parce que la quasi-totalité des demandes d’euthanasie disparaissent lorsque le patient en fin de vie est correctement pris en charge par des soins palliatifs.

 

Elle est dangereuse parce qu’en cas de légalisation de l’euthanasie, il y aura inévitablement des dérives. Celles-ci seront de 2 types :

1. Dérives dans les termes de la loi elle-même : Dans un 1er temps, la loi fixera des limites strictes pour une population ciblée à des patients majeurs et en capacité de raisonner. Puis dans un 2ème temps ces limites seront déplacées et l’euthanasie étendue aux mineurs et aux patients déments.

Ainsi, l’euthanasie et l’aide médicale au suicide ont été légalisées aux Pays-Bas en 2002 mais les pratiques euthanasiques existaient déjà et il n’y avait pas de poursuite judiciaire si les médecins respectaient des limites définies en 1984 par le gouvernement hollandais. Ces critères ont été repris dans la loi de 2002 mais d’autres points ont été ajoutés : Le médecin peut accepter la demande d’euthanasie d’un mineur de 16 à 18 ans si ses parents y sont associés et de 14 à 16 ans si ses parents y consentent. Les personnes devenues dépendantes comme les malades d’Alzheimer peuvent accéder à l’euthanasie si elles en ont fait la demande écrite avant leur dépendance.

De même, en  Belgique, depuis 2002 où l’euthanasie est légalisée, on a compté 29 demandes de modifications de la loi. Une nouvelle proposition de loi est faite pour étendre l’euthanasie aux enfants et personnes démentes.

2. Dérives dans l’application de la loi : La loi fixera des règles mais celles-ci ne seront pas respectées.

Ainsi une enquête a été réalisée en 2007 en Belgique flamande sur 6202 décès. Les résultats ont été publiés dans une revue médicale internationale bien connue le BMJ (Smets et coll.: Reporting of euthanasia in medical practice in Flanders, Belgium : cross sectional analysis of reported and unreported cases. BMJ 2010;341:c5174). Celle-ci révèle que dans la moitié des cas l’euthanasie n’a pas été déclarée et la comparaison entre les euthanasies déclarées et celles qui ne l’étaient pas montre que la déclaration est plus rare quand l’âge du patient euthanasié est supérieur à 80 ans ou lorsque le temps estimé de réduction de la vie était de moins d’une semaine et enfin lorsque l’euthanasie n’a pas été discutée avec d’autres personnes que le patient. En outre, toujours en Belgique, 20% à 40% des gestes d’euthanasie seraient effectués par des infirmières alors que la loi prévoit que ce geste doit être pratiqué par le médecin. Or, 3 rapports officiels par la commission de contrôle ont été publiés depuis 2002 selon lesquels tout se passe sans aucun problème et il n’y a eu aucune sanction.

De même,  la déclaration d’euthanasie est obligatoire aux Pays-Bas mais dans la pratique,

20% des euthanasies ne sont pas déclarées (Mémoire présenté à la Commission parlementaire sur le droit de mourir dans la dignité : Jocelyne Saint-Arnaud , Université de Montréal Québec, 17 février 2009).  Il n’y a aucune sanction contre les médecins qui ne déclarent pas. Par ailleurs, lorsqu’on interroge les médecins pratiquant l’euthanasie, il y a de fortes disparités sur l’évaluation de la souffrance intolérable psychiatrique ou existentielle qui peut relever de l’euthanasie.

 

Nous les généralistes, nous avons statistiquement qu’une chance infime d’être confrontés à des cas difficiles comme ceux de Vincent HUMBERT ou Chantal SEBIRE. Par contre, tous les jours nous devons accompagner des personnes âgées en perte d’autonomie jusqu’à leur décès dans des conditions souvent difficiles. L’âge moyen de la dépendance est de 80 ans. Or, le nombre de nos concitoyens de plus de 80 ans va tripler d’ici 2060. Parmi les maladies responsables de la perte d’autonomie, il en est une qui inquiète et dont la prévalence augmente avec l’âge : la maladie d’Alzheimer. Le nombre de patients atteints de cette pathologie va être multiplié par deux d’ici dix ans. Leurs familles sont souvent désemparées car elles ne reconnaissent plus les parents qu’ils ont été et dont elles doivent désormais en assumer la charge. Souvent, les pensions de retraite ne suffisent pas à payer les établissements d’hébergement. Ces personnes très âgées constituent une population vulnérable et sont souvent dans l’impossibilité d’exprimer leur volonté et de défendre leurs intérêts.

Même avec des Soins Palliatifs qui soulagent parfaitement les souffrances physiques et morales, il y aura toujours des gens qui préfèreront maitriser leur mort. Faut-il pour autant leur faire une loi légalisant l’euthanasie ou le suicide assisté au risque d’exposer les plus faibles de notre société aux inévitables dérives ? Nos concitoyens n’ont-ils pas le droit d’attendre de leurs législateurs qu’ils protègent les plus fragiles d’entre eux ?

 

Dr. J.Y. Comelli